Poésie infinie pour de nouvelles alliances, la sculpture de Nicolas Cesbron

L’art de Nicolas Cesbron a puisé dans la mécanique, science de ce qui fait mouvoir, les principes que son œuvre sublime. Si l’Ecole Normale Supérieure est réputée former des esprits libres, ni l’ascèse de l’agrégation ni les recherches en accoustique sous-marine ne laissaient prendre un corps sensible au jaillissement de ses perceptions. C’était plus puissant, il fallait que cela naisse.

Carrefours

A l’orée de son atelier, le tympan du passage s’orne du moulage à mi-corps d’une femme enceinte. Une poussière brune s’est accumulée dessus le renflement des seins, le ventre bombé. C’est un frontispice et un signe : du vivant croît de l’autre côté.

Nicolas s’est marié au Sénégal « avec la plus belle femme du monde ». Une photo en noir et blanc montre de dos une femme aux jambes nues, qui marche. Le Sénégal qu’Affoué a partagé à son mari était villes nocturnes et cafés à paroles, villages en brousse où l’on voit inscrits dans les objets du quotidien autant de symboles que les usages convoquent de puissances.

L’anima de l’animisme épouse très exactement la forme des corps. L’âme confondue avec son étendue agit par sa forme. L’objet est un carrefour.

De bois, d’air et d’esprit

L’entrée dans l’atelier où sculpte Cesbron fait franchir le seuil d’un monde.
On s’engage.
Bascule.
Le regard découvre comment habiter l’air. Le plafond est élevé, et surtout, il est plein. La nuque plonge en arrière, de l’ailleurs vous ouvre la cage thoracique, s’installe dedans. Amarrée dans les hauteurs, la coque bleue d’un bateau flotte, un oiseau de préhistoire et d’imaginaire glisse dans l’air. Bec tendu en l’air, une autruche aux larges pieds d’homme cambre le dos ; un haricot d’ébène sur ses pattes au galop glisse sous la paume comme un épiderme tendu. Il s’ouvre soudain par d’invisibles charnières : un écritoire. À missives précieuses, amoureuses et inattendues, comme son grain poli le suggère. Un lustre aux longs bras d’algues se berce d’invisibles courants. Au bout de chacune de ses branches, les globes translucides de tests d’oursins luisent, avec des roseurs de couchant.

Il y a là tout l’art, merveilleux, des contiguités associatives – par quoi l’état poétique se partage.

Les lampes eussent-elles été de verre, l’harmonie du dessin onduleux des branches du lustre serait restée visible. Que la fine coquille des globes marins s’allume, l’esprit se prend à conclure : sous la mer sont les algues, où se rencontrent aussi les oursins. Ergo, il faut que je sois sous la mer, pour y voir ce qui y vit. Puisque d’évidence, c’est en vie : comment sinon cela ondulerait-il ? Et luirait ?

C’est la marque d’un grand art, que rendre la perception incrédule.

La rencontre avec le Nouvel Art Nouveau de Nicolas Cesbron (la formule est de lui) fait entrer dans la perception d’un homme qui, comme le rapporte son frère, le critique d’art Christophe Cesbron, a senti depuis l’enfance la grande amitié de la nature. Les arbres poussent sans cruauté. Le vent se passe de perversion. C’est à ce trait rare que sans doute ses commanditaires du Comité de Marche 98 en ont appelé pour réaliser la Stèle à la Mémoire des Victimes de l’Esclavage.

Aucun supplice ne se compense. Une œuvre peut seulement vibrer, convoquer en rayonnant d’autres forces avec lesquelles nouer de nouvelles alliances.

Pour fonder sur celles-là aussi une mémoire.

Coline Merlo